Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
« J’ai toujours travaillé dans les fusions et acquisitions. J’ai commencé comme consultant chez Deloitte Corporate Finance, puis j’ai passé quatre ans chez PhiDelphi Corporate Finance. En 2014, j’ai rejoint TSS (Total Specific Solutions), une plateforme de buy-and-build dans le logiciel B2B fondée par Strikwerda Investments, dont l’actionnaire principal est le canadien Constellation Software Inc. Parmi les premiers professionnels M&A de l’entreprise, j’ai contribué à en faire une organisation paneuropéenne. J’ai ensuite travaillé trois ans chez Customs Support Group, prestataire de services douaniers détenu par l’allemand Castik Capital. Nous y avons mené une stratégie de buy-and-build avec 25 acquisitions dans douze pays. C’est là que je suis entré en contact avec Your.Cloud, qui cherchait un nouveau Head of M&A. J’occupe ce poste depuis avril 2024. »
Your.Cloud a beaucoup grandi. Pouvez-vous nous parler des origines de l’entreprise, de sa taille actuelle et de son évolution ?
« Your.Cloud est née en 2016 avec l’acquisition de Vancis par Strikwerda Investments. En 2018, après la deuxième acquisition, la société de portefeuille Total Specific Hosting a vu le jour ; elle a été rebaptisée Your.Cloud en 2024 et fait partie de Your.World. La croissance a d’abord été régulière, puis elle s’est accélérée à partir de 2023, avec une dizaine d’acquisitions par an. Le groupe compte aujourd’hui 35 entreprises. Les premières acquisitions internationales ont eu lieu l’an dernier en Allemagne et en Angleterre. Strikwerda Investments reste bien sûr présente en tant qu’actionnaire de Your.World, mais Your.Cloud est désormais réellement indépendante et est devenue une organisation paneuropéenne. »
Comment Your.Cloud est-elle organisée ?
« Les entreprises que nous rachetons continuent de fonctionner de manière indépendante, avec leur propre nom, leur direction et leur implantation : c’est un modèle décentralisé. Nous ne croyons pas à la centralisation et laissons les MSP aussi autonomes que possible. Ils restent donc responsables de leurs finances, de leurs ventes, de leur marketing, de leurs RH, de leur technologie, etc. Depuis notre holding à Amsterdam, nous leur apportons le soutien dont ils ont besoin pour grandir : M&A, conseil financier, ou encore accompagnement pour faire progresser toute l’organisation à partir de méthodes qui ont fait leurs preuves. »
Nous ne croyons pas à la centralisation et laissons les MSP aussi autonomes que possible.
Quelles sont aujourd’hui les grandes tendances et les principaux défis du marché des MSP ?
« Le marché des MSP évolue très vite, surtout sous l’effet des avancées technologiques comme l’IA et l’intégration de produits Microsoft tels que l’assistant IA Copilot. Cela exige beaucoup de connaissances et de souplesse de la part des équipes IT. La cybersécurité est cruciale, tout comme le recrutement et la fidélisation des bons profils. Ce qui distingue désormais un MSP, c’est sa capacité à offrir ce que nous appelons une “excellente expérience client et collaborateur”. C’est difficile pour les petits MSP, alors qu’en tant que groupe, nous pouvons offrir de la flexibilité, par exemple en matière de mobilité interne. La transmission joue aussi un rôle : beaucoup d’entrepreneurs qui se sont lancés il y a quinze ou vingt ans pensent à leur retraite. Tout cela rend le marché très dynamique et génère beaucoup d’activité M&A. »
Quelle est votre stratégie face à ces évolutions ?
« En tant que groupe, nous voulons jouer un rôle actif, rester proches de Microsoft et des autres grands acteurs, et investir dans les collaborateurs, l’IA, les outils intelligents et la cybersécurité. Dans le même temps, nous offrons aux dirigeants de PME la possibilité de nous rejoindre sans perdre leur autonomie. Beaucoup de PME sont seules face à des choix difficiles. Chez nous, la plupart des propriétaires restent activement impliqués et nous formons ensemble un réseau où connaissances et expériences circulent. Cela passe par des rencontres, des communautés, une plateforme interne de partage et de mise en relation, et des projets menés avec notre équipe de collègues qui aident les entrepreneurs à appliquer des bonnes pratiques éprouvées dans leur organisation. Nous nous aidons ainsi mutuellement à progresser, sans bureaucratie, avec un soutien concret.
Pouvoir contribuer à un projet plus large sans lâcher sa propre entreprise : c’est ce modèle décentralisé qui séduit de nombreux entrepreneurs.
Pouvoir contribuer à un projet plus large sans lâcher sa propre entreprise : c’est ce modèle décentralisé qui séduit de nombreux entrepreneurs. Nous ne sommes pas un fonds de private equity, ni un acquéreur stratégique classique. Nous n’achetons pas pour intégrer et absorber. Nous sommes un groupe d’entreprises qui veulent avancer ensemble. Nous n’avons pas d’agenda caché, mais nous avons l’ambition de toujours nous améliorer et de grandir. Cela demande une bonne coordination, et en pratique, cela fonctionne très bien. »
Vous avez aussi réalisé quelques acquisitions à l’étranger. De quelles entreprises s’agit-il ?
« En Allemagne, nous avons acquis Abtis, un MSP moderne d’environ 200 collaborateurs. Sur un marché encore souvent traditionnel, Abtis se distingue par une forte orientation Microsoft et cloud public. En Angleterre, nous avons acquis HDUK, spécialisée dans le poste de travail hébergé, principalement pour les cabinets d’expertise comptable. C’est ce que nous appelons une “verticale” : un spécialiste sectoriel, ici celui de la comptabilité. Cela demande une connaissance approfondie des applications métier et de leur interaction avec les environnements IT. C’est une entreprise plus petite, mais elle nous correspond bien. C’est notre premier pas au Royaume-Uni et il s’annonce très prometteur. »
Quelle est votre ambition à long terme ?
« Nous voulons devenir le premier MSP d’Europe, en misant sur la satisfaction des clients, la satisfaction des collaborateurs et la création de valeur. Nous visons les grands marchés européens comme l’Allemagne, l’Angleterre, la Pologne, la Belgique et les Pays-Bas. Grâce à Strikwerda Investments, notre actionnaire de long terme et family office, nous n’avons pas à performer dans un délai serré, ce qui nous laisse le temps de grandir de manière réfléchie et durable. »
Nous voulons devenir le premier MSP d’Europe, en misant sur la satisfaction des clients, la satisfaction des collaborateurs et la création de valeur.
Quels sont vos critères pour sélectionner les entreprises à acquérir ?
« Nous cherchons de véritables MSP, responsables de l’IT de leurs clients et dotés d’un modèle de revenus récurrents, ou par exemple des acteurs télécoms qui veulent étoffer leur offre avec de l’IT. Pas de sociétés de conseil ni de détachement de personnel. Nous privilégions les MSP de petite et moyenne taille, avec une croissance saine et stable. La direction est elle aussi déterminante : nous devons pouvoir compter sur un entrepreneur qui reste sur le long terme, puisque nous n’intégrons pas et ne centralisons pas. La continuité pour les collaborateurs et les clients est essentielle à nos yeux. Nous préférons acquérir des entreprises rentables et prêtes à poursuivre leur croissance, plutôt que des entreprises lourdement déficitaires. »
Comment aidez-vous les entreprises du groupe à continuer de grandir ?
« Tout commence par une meilleure visibilité : grâce à des reportings financiers standardisés et à des benchmarks, nous aidons les entrepreneurs à mieux comprendre leur activité. Nous leur apportons ensuite un soutien ciblé, par exemple avec notre équipe qui aide à mettre en place des bonnes pratiques sur la satisfaction client, la technologie ou la croissance commerciale. Une fois les entreprises bien intégrées au groupe, nous les mettons en relation avec d’autres entrepreneurs pour collaborer ou mener des projets communs. Sbit et VSA, deux MSP du secteur hôtelier, en sont un bon exemple : elles apprennent désormais l’une de l’autre tout en restant indépendantes. Mais la plus grande valeur réside souvent dans le réseau : des entrepreneurs qui se rencontrent, partagent leurs expériences et peuvent réagir ensemble face à l’imprévu. C’est ce qui fait la différence. »
Pourquoi avoir délibérément choisi un modèle décentralisé ?
« L’alternative au décentralisé, c’est le centralisé. Cela supposerait que le siège, loin des clients et des collaborateurs, puisse faire les meilleurs choix sur tous les sujets. Nous n’y croyons pas. Nous pensons que ce sont les entrepreneurs, avec les collaborateurs qui parlent chaque jour aux clients, qui savent ce qu’il faut faire. C’est l’équipe de trente personnes où tout le monde se connaît par son prénom.
Les clients veulent simplement pouvoir appeler quelqu’un qui les connaît, dans leur propre langue. Et les entrepreneurs veulent continuer à entreprendre, pas attendre que le siège leur dise quoi faire. Nous choisissons délibérément de laisser les entreprises gérer elles-mêmes le plus de domaines possible. Sur le papier, c’est moins efficace que la centralisation, mais l’effet positif sur l’orientation client, l’autonomie et l’engagement des collaborateurs est largement rentable. À long terme, cela donne des clients plus satisfaits, des collaborateurs plus satisfaits et des entreprises plus saines.
Quelles leçons importantes avez-vous tirées des acquisitions précédentes ?
« L’une des plus grandes leçons, c’est l’importance de la culture et de la présence locale. Les acquisitions à l’étranger sont plus difficiles à piloter depuis les Pays-Bas. Il vous manque la langue, le contexte et les détails qui comptent tant dans ce type de processus. C’est pourquoi nous appliquons le principe du “local for local” : des opérations locales menées par des équipes locales. Il est aussi essentiel d’être ouvert et clair tout au long du processus. Nous ne signons de lettre d’intention (LOI) qu’avec des entreprises qui nous correspondent vraiment. Résultat : notre taux de conversion entre LOI signées et acquisitions finalisées est élevé. Nous ne croyons pas à la surenchère stratégique suivie de marchandages. Si le courant passe et que la due diligence est concluante, nous y allons. »
Nous appliquons le principe du “local for local”
des opérations locales menées par des équipes locales
Qu’est-ce qui vous motive personnellement dans votre rôle de Head of M&A ?
« Pour moi, c’est un peu comme rentrer à la maison. La vision de long terme et l’idée que ce que l’on construit aujourd’hui est fait pour durer me parlent vraiment. Nous bâtissons quelque chose de durable : pas d’effet de mode, pas de sortie rapide. Cette sérénité nous laisse la place pour la qualité. Ce qui me motive aussi, c’est l’objectif : devenir leader du marché grâce à la satisfaction des clients, à celle des collaborateurs et à la création de valeur. C’est bien plus que des chiffres. Et si nous réussissons à bâtir une organisation paneuropéenne qui réunit des entreprises locales solides, ce sera quelque chose d’exceptionnel. J’aime aussi travailler avec des personnes motivées. Les échanges sont exigeants, ouverts et constructifs. La collaboration avec Strikwerda Investments, actionnaire via Your.World, fait vraiment la différence : ils apportent une vraie contribution sur le fond, connaissent notre secteur et n’ont pas de calendrier de sortie standard. Cela crée de la confiance et de la continuité. »
Que voulez-vous accomplir personnellement dans les trois à cinq prochaines années ?
« Je veux poser un plan clair pour une croissance durable dans plusieurs pays européens, avec des équipes locales solides. L’objectif est de faire d’une organisation au départ néerlandaise un réseau paneuropéen solide. Si, dans cinq ans, les gens regardent encore avec fierté ce que nous avons construit ensemble, ce sera pour moi la plus belle des satisfactions. »